L’idée du projet pédagogique est née près d’un an avant mon départ. Une nuit, alors que je réfléchissais à la manière dont je pourrais partager mon futur tour du monde, une image m’est venue : celle d’enfants malades, contraints de passer parfois plusieurs mois dans une chambre d’hôpital.
Dès le lendemain, sans rendez-vous, je me suis rendu au CHU Strasbourg-Hautepierre avec une idée encore très simple : permettre à ces enfants de voyager à mes côtés par procuration, de découvrir le monde à travers mes rencontres et, pendant quelques instants, d’ouvrir une fenêtre sur l’extérieur.
Je cherchais à rencontrer une institutrice travaillant auprès des enfants malades de cancer. Je fus rapidement mis en relation avec Chantal Jorand. Son enthousiasme fut immédiat.
Je suis plus que partante pour « faire du stop » maintenant. Nous serons le pouce tendu au bord de la route avec toi !Chantal Jorand · CHU Strasbourg-Hautepierre
Le projet était lancé. Il allait progressivement prendre une ampleur que je n’imaginais pas encore, porté par l’inventivité et l’engagement des instituteurs et éducateurs de l’hôpital.
Je pris alors un engagement :
emmener symboliquement les enfants de l’hôpital dans mon sac à dos
pendant les cinq années de voyage.
Au fil des semaines, mon tour du monde est devenu bien plus qu’un récit à suivre : il a servi de support pédagogique dans de nombreuses matières, permettant aux enfants d’apprendre à partir d’un voyage réel, vivant et en mouvement.
Pays traversés, océans, latitudes, longitudes et grandes régions du monde devenaient des supports de cours concrets.
Les étapes du voyage permettaient d’aborder l’histoire des pays, des peuples et des territoires traversés.
Distances, durées, vitesses moyennes et calculs liés à l’itinéraire devenaient des exercices grandeur nature.
Voiliers lorsque j’étais sur les océans, manchots pendant mon passage en Antarctique : les enfants dessinaient au rythme du voyage.
Poèmes, dictées et exercices d’expression étaient parfois construits autour des récits et anecdotes envoyés depuis la route.
Tapas, tajines ou empanadas : les pays traversés devenaient aussi l’occasion de découvrir de nouvelles saveurs.
Certains messages m’étaient envoyés en anglais ou en espagnol, permettant aux enfants de pratiquer autrement.
Des jeux furent inventés autour du parcours, jusqu’à un jeu de l’oie dont les cases correspondaient à des événements du tour du monde.
Les enseignants et éducateurs ont fait preuve d’une grande créativité pour transformer chaque nouvelle étape du parcours en matière à apprendre, à imaginer et à raconter.
Le voyage prenait alors une dimension très concrète : un pays que je traversais le matin pouvait devenir, quelques heures plus tard, un thème de géographie, un exercice de mathématiques ou un dessin réalisé depuis une chambre d’hôpital à Strasbourg.
Cette interaction permanente donnait au projet une richesse que je n’avais pas imaginée au départ.
Le tour du monde devenait un fil rouge capable de relier plusieurs matières et de donner aux apprentissages un contexte réel.
L’un des grands défis du projet consistait à faire vivre le voyage en temps réel, malgré les milliers de kilomètres qui me séparaient parfois de Strasbourg.
Tout au long du parcours, j’envoyais régulièrement des photos, anecdotes et messages aux enfants de l’hôpital. Les échanges se faisaient par e-mail, Messenger ou webcam, selon les connexions disponibles.
Ces moments permettaient de raconter le pays traversé, de répondre aux questions des enfants et de partager presque en direct certaines étapes de l’aventure.
Même lorsque j’étais très loin de l’Europe, le lien pouvait être maintenu. Depuis le milieu du Pacifique ou depuis l’Asie, Internet rendait possible cette relation avec les enfants restés à Strasbourg.
Pour certains enfants confinés de longues semaines dans leur chambre, ces échanges représentaient quelques instants d’évasion et de découverte.
Ce lien régulier transforma progressivement le projet en véritable aventure commune : eux suivaient ma route, et je poursuivais mon voyage en sachant qu’ils étaient quelque part « dans mon sac à dos ».
Yannick, avec l’aide de Michel, suit l’itinéraire à venir.
Discussion en webcam avec Yannick.
Le voyage partagé presque en direct depuis l’autre bout du monde.
Le projet prit une dimension encore plus forte lorsque les enfants de Strasbourg purent échanger directement avec d’autres enfants rencontrés au cours du voyage.
À plusieurs reprises, lors de visites dans des hôpitaux en Asie, j’ai organisé des échanges en direct entre les enfants du CHU Strasbourg-Hautepierre et des enfants rencontrés sur place.
Grâce à une webcam, un micro et une connexion Internet, deux groupes d’enfants situés à plusieurs milliers de kilomètres pouvaient se voir, se parler et découvrir le quotidien de l’autre.
Ces moments donnaient une nouvelle dimension au projet : il ne s’agissait plus seulement de suivre mon voyage, mais de créer de véritables passerelles entre des enfants qui n’auraient probablement jamais eu l’occasion de se rencontrer.
Depuis Strasbourg jusqu’à Lahore, Téhéran ou Ahmedabad, la technologie permettait de réduire les distances et de créer des moments simples de curiosité et de partage.
Un échange en direct entre des enfants rencontrés au Pakistan et ceux du CHU Strasbourg-Hautepierre.
La webcam devient un pont entre des enfants vivant dans des réalités très différentes.
Quelques minutes de conversation suffisaient parfois pour rendre l’autre bout du monde beaucoup plus proche.
Ces échanges illustrent probablement le mieux ce que je souhaitais faire de ce projet : ne pas simplement raconter le monde, mais provoquer la rencontre.
Avant mon départ, les enfants de l’hôpital s’étaient regroupés pour me fabriquer un bracelet porte-bonheur. Chaque enfant avait réalisé une maille.
Ce bracelet m’accompagna pendant une partie importante du voyage. Il prit l’eau lors de la traversée de l’Atlantique, connut le froid de l’Antarctique et devint rapidement bien plus qu’un simple souvenir.
Il représentait ce lien invisible entre les enfants de Strasbourg et la route que je parcourais à plusieurs milliers de kilomètres d’eux.
Le bracelet fut malheureusement perdu sur le continent blanc, quelque part au milieu des manchots.
Lorsque je racontai cette perte, la petite Priscilla eut une réponse d’une simplicité désarmante : « C’est que son destin devait être là-bas. »
Ce bracelet n’aura donc pas terminé le tour du monde avec moi. Mais son histoire résume peut-être mieux que tout autre souvenir l’esprit du projet : pendant cinq ans, je ne voyageais jamais tout à fait seul.
Un médicament contre la déprimeMichel · Éducateur au CHU Strasbourg-Hautepierre
sans effet indésirable.
Cette phrase de Michel résume sans doute mieux que de longs discours ce que ce projet est progressivement devenu.
Au départ, l’idée était simplement de permettre à des enfants hospitalisés de voyager un peu par procuration. Puis les enseignants, les éducateurs et surtout les enfants se sont approprié l’aventure.
Mon itinéraire est devenu matière à apprendre. Les photos ont donné naissance à des dessins. Les kilomètres parcourus se sont transformés en exercices. Les pays traversés ont suscité des questions. Et Internet a parfois permis à des enfants vivant à plusieurs milliers de kilomètres les uns des autres de se regarder et de se parler.
De mon côté, leurs messages, leurs dessins, leurs questions et leur enthousiasme m’accompagnaient sur la route. Ce projet fonctionnait donc dans les deux sens : je leur envoyais un peu du monde et ils m’envoyaient une formidable énergie pour continuer.
Cinq années plus tard, ce projet restera pour moi l’une des plus belles dimensions de ce tour du monde : la preuve qu’un voyage peut avoir du sens bien au-delà de celui qui le réalise.