À chaque année son défi. Après le marathon, le vélo et d’autres aventures, mon défi de 2023 était simple sur le papier : terminer un triathlon.
Aucun objectif de temps. Aucune ambition de classement. Juste une : arriver vivant au bout des trois épreuves : natation, vélo et course à pied.
Comme souvent dans ce genre d’aventure, je suis accompagné de mes deux compères, Jean-Luc Brun et Jérémie Béclair. Avec un léger problème : ils sont tous les deux nettement plus « fit » que moi.
Nous orientons finalement nos recherches vers le Natureman, un triathlon organisé à proximité des gorges du Verdon, dans un cadre naturel absolument magnifique.
Sur le papier, le programme est déjà sérieux : 1,6 km de natation, près de 60 km à vélo et 10 km de course à pied.
Et lorsque j’arrive sur place, je commence à me demander si je n’ai pas légèrement sous-estimé l’affaire…
PHOTO — Avec Jean-Luc et Jérémie avant le départ
770 athlètes… et mon bidon
En ce samedi matin, 770 athlètes s’apprêtent à se jeter à l’eau pour la première épreuve.
Autour de moi : gros bras, grosses jambes et abdos en carrés de chocolat.
Mon bidon dénote légèrement.
L’ambiance est pourtant joyeuse. Au micro, les organisateurs chauffent les participants et nous préparent au départ.
Je discute avec mon voisin. Il m’explique en rigolant qu’il ne s’est « pas beaucoup entraîné cette année ».
Ah, tiens. Enfin quelqu’un comme moi !
Puis il précise qu’il n’a fait que six triathlons dans l’année et qu’il ne s’entraîne « que » deux ou trois fois par semaine.
D’accord.
Pour ma part, ma préparation s’est essentiellement résumée à jouer au football une ou deux fois par semaine, à faire très peu de natation et… une seule sortie à vélo, avec Jean-Luc et Jérémie, dans les Alpes.
La comparaison est assez vite faite.
Je réalise alors que je suis peut-être arrivé sur ce triathlon un peu trop en touriste.
Autant je m’étais sérieusement préparé lorsque j’avais couru mon marathon, autant, cette fois-ci, je ne me suis clairement pas donné assez de mal.
Et les premières minutes de course vont rapidement me le confirmer.
Dans le grand bain
Top départ.
Tout le monde se jette dans le lac.
La sensation est incroyable : je me retrouve au milieu de centaines de nageurs qui avancent beaucoup plus vite que moi. Je regarde à droite, à gauche. Ça éclabousse de partout. Des bras, des jambes, de l’eau…
Et très rapidement, je me retrouve à bout de souffle en essayant de suivre en crawl.
Je passe à la brasse pour retrouver mon calme.
Petit à petit, le gros du peloton s’éloigne.
Et me voilà parmi les derniers.
Cela me convient finalement assez bien. Je nage tranquillement, à mon rythme. Je n’ai qu’un chiffre en tête : 52 minutes. C’est le temps maximum dont je dispose pour parcourir les 1,6 km.
Nous sommes une petite vingtaine à fermer la marche. De petits Zodiacs nous accompagnent pour vérifier, sans doute, que personne ne décide de poursuivre le triathlon au fond du lac.
Je continue.
Mètre après mètre.
Et j’arrive finalement dans les temps.
Première mission accomplie.
PHOTO — Sortie de l’eau / transition
Le vélo, mon véritable point faible
Je récupère mon vélo de location et m’engage sur les routes autour du Verdon.
Deux grandes boucles nous attendent, pour un total de près de 60 kilomètres, avec de belles montées régulières.
Je suis mauvais en natation.
Mais je suis sans doute encore pire en cyclisme.
Lors de mon challenge de 2015, j’avais relié Strasbourg à Èze à vélo. Une magnifique expérience qui m’avait toutefois laissé une lésion et une luxation du sacrum.
Rien de dramatique dans la vie quotidienne.
Sur un vélo pendant plusieurs heures, c’est une autre histoire.
Au mal aux fesses vient rapidement s’ajouter le mal de dos dans les montées.
Pourtant, les jambes répondent plutôt bien.
Mais je galère.
Et soudain, alors que je suis encore dans mon premier tour, je vois débouler les meilleurs concurrents du triathlon.
Ils sont déjà dans leur deuxième boucle.
Ils me dépassent à toute allure.
Wow.
Je suis sincèrement impressionné par leur niveau.
PHOTO — Sur le parcours vélo
De mon côté, la lutte est beaucoup plus modeste : je me bats désormais avec quelques concurrents pour éviter… la dernière place.
La voiture-balai n’est d’ailleurs plus très loin derrière nous.
Puis arrive le couperet.
Une voiture de l’organisation se porte à ma hauteur et m’annonce que je suis désormais hors délai.
Donc officiellement hors course.
On m’enlève mon bracelet électronique.
Cela fait déjà environ 3 h 20 d’effort et, pour l’organisation, mon triathlon doit s’arrêter là.
Je regarde l’organisateur :
« Ce n’est pas grave. Mon seul objectif est d’arriver au bout. »
Il me regarde, un peu surpris :
« C’est bien, vous ne le prenez pas mal… »
Non.
Parce que nous n’avons manifestement pas tout à fait le même objectif.
Lui gère une compétition.
Moi, je suis venu relever un défi contre moi-même.
Hors course… mais pas question d’arrêter
J’arrive finalement au bout du parcours vélo avec environ 20 minutes de retard sur la limite autorisée.
Les bénévoles m’expliquent gentiment que ma course est terminée et que je peux désormais rentrer.
Mais c’est mal me connaître.
Il reste 10 kilomètres à pied.
Et puisque mon objectif est d’aller au bout, je vais aller au bout.
Même si, autour de moi, l’organisation commence déjà à enlever les balises.
Je pars donc en courant.
Enfin une discipline que je connais mieux.
Je retrouve un peu de plaisir et commence à avancer.
Quelques kilomètres plus tard, je passe devant un ravitaillement.
On m’annonce :
— Vous êtes au kilomètre 8 !
Excellente nouvelle.
Sauf que…
Je n’ai absolument pas couru huit kilomètres.
Je comprends alors que je me suis trompé de chemin.
Je pourrais continuer et rejoindre tranquillement l’arrivée.
Mais mon objectif n’est pas de pouvoir raconter que j’ai terminé un triathlon.
Mon objectif est réellement de terminer un triathlon.
Alors je fais demi-tour.
Je repars en arrière jusqu’à retrouver le bon parcours.
Et cette fois, je suis définitivement dernier.
Seul au monde
Les concurrents avec lesquels je me battais pour les dernières places à vélo n’ont pas poursuivi après avoir été mis hors course.
Il n’y a donc plus personne derrière moi.
Plus personne devant moi non plus, d’ailleurs.
Je suis seul au monde sur ce magnifique parcours.
Le problème, c’est que je suis désormais tellement fatigué que j’ai beaucoup de mal à apprécier le paysage.
Les bénévoles commencent à plier les ravitaillements et me regardent arriver avec un certain étonnement.
À l’un d’entre eux, on comprend que je risque d’avoir encore besoin d’eau. Il me donne carrément une bouteille entière pour éviter la déshydratation.
J’apprécie énormément le geste.
Même si courir avec une bouteille à la main quand on est déjà à bout de forces n’est pas exactement ce dont je rêvais.
PHOTO — Course à pied / paysage
Les derniers kilomètres me paraissent interminables.
J’ai du reggaeton dans les oreilles.
Je n’aime même pas le reggaeton.
Mais je suis tellement fatigué que je n’ai plus la force de changer la musique.
C’est dire où j’en suis.
Je commence à compter les kilomètres.
Puis les centaines de mètres.
Puis probablement les mètres.
La dernière longue montée me paraît interminable.
Et soudain…
La ligne d’arrivée.
Bon dernier. Mais au bout.
Marisol et les enfants sont là.
Jean-Luc et Jérémie aussi, arrivés depuis longtemps.
Je franchis enfin cette ligne et tombe dans les bras de Sebastian.
Je suis bon dernier.
Mais je suis arrivé au bout.
Et, quelque part, au bout de moi-même aussi.
PHOTO — Arrivée avec Marisol, les enfants, Jean-Luc et Jérémie
C’était exactement ce que j’étais venu chercher.
« Ne jamais abandonner » est un message que j’aime transmettre à mes enfants. Il est facile de le dire. C’est encore mieux, parfois, de pouvoir le vivre devant eux.
Nous étions 770 au départ.
Nous ne sommes plus que 390 à l’arrivée.
Et parmi eux, quelque part tout au bout du classement, il y a moi.
Au micro, le speaker annonce mon arrivée, me fait applaudir puis me demande de revenir un peu plus tard pour la remise d’une récompense.
Je souris.
Un cadeau pour ma dernière place !
On aura vraiment tout vu.
Mais finalement, cette dernière place me va plutôt bien.
Je n’étais pas venu chercher un chrono, encore moins une victoire. J’étais venu vérifier que, lorsque le corps dit stop, lorsque le classement n’a plus aucun sens et lorsque l’organisation elle-même vous explique que c’est terminé, il reste parfois une dernière chose à décider :
continuer ou abandonner.
Ce jour-là, j’ai continué.
Et le plus beau dans tout cela est probablement d’avoir pu transmettre ce petit message de persévérance à mes enfants.
Quant au prochain défi, il sera d’une tout autre ampleur.
En 2024, direction La Diagonale de l’engagement : près de 1 400 kilomètres à pied à travers la France, à la rencontre de celles et ceux qui s’engagent pour les autres.